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Fermeture 1er catégorie, 20 septembre 2020

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Publié par truitepassion.fr

Comment Flapy est devenu  "protecteur des rivières" ( par Jean-Denis Pouget).

C'est lors d'une manifestation contre la gestion catastrophique de la vidange du barrage des Plats fin 2005 que je l'ai rencontré. Nous étions rassemblés pour montrer aux préfets de la Haute Loire et de la Loire, au maire de Firminy et aux gestionnaires du Syndicat des Eaux de la Semène notre mécontentement. C'est là que je l'ai vu, un petit bonhomme sec et noueux comme un sapin du Lisieux, le treillis délavé, la moustache tombante et l'œil perçant. Il prit la parole calmement mais avec détermination.

Il a raconté sa rivière, la Semène, les truites, les écrevisses à pattes blanches, les patraques, les mouches de Mai ... toute cette vie qui aujourd'hui était sous 20 cm de vase nauséabonde. Quand il eut fini tout le monde s'est regardé, personne n'avait l'envie de parler après ce témoignage simple, direct mais qui disait tant de choses.

Après ce rassemblement nous nous sommes retrouvés à boire un verre de l'amitié offert par l'AAPPMA de Saint Didier. Il était assis à l'écart un gobelet de Viognier à la main. Il écoutait d'une oreille distraite les bravades de certains élus fraîchement convertis à la protection de la nature, ça avait l'air de l'amuser.

Je me suis approché de lui:

"-Bonjour, j'ai bien aimé ce que vous avez dit de la rivière.

 -Bonjour, me répondit-il."

Et j'ai senti qu'il m'observait. Après quelques secondes d'hésitation il m'a tendu la main.

"-Flapy, s'est-il présenté.

-Ah!!... C'est vous Flapy? Le Flapy de Saint Ferréol?

-Vous m'connaissez?"

Et là, moment d'hésitation. Je connaissais son histoire de la parole donnée et savais le bonhomme un peu susceptible sur ce sujet.

"-Oui, un peu. C'est Antoine le président de l'AAPPMA qui m'a parlé de vous.

-Ah !! Et vous êtes?

-Jean-Denis.

-Et Antoine, que vous a-t-il dit?

-Il m'a dit que vous étiez un sacré pêcheur, un de ceux qui connait bien la rivière. Et qu'un jour vous avez changé. Vous attrapez toujours autant de truites mais que vous ne les gardiez plus."

Il m'a regardé, s'est levé et m'a dit:

"-Si vous avez 5 mn on peut aller boire un verre chez la Louise, on sera plus tranquille."

Comme je n'avais rien de vraiment pressé je l'ai suivi. Au troquet il s'est installé à la terrasse et la Louise est arrivée avec deux verres de Viognier. Pas eu besoin de commander elle connaissait son client.

"-Et Antoine que vous a-t-il dit d'autre?

-Rien, sinon que personne n'a vraiment compris pourquoi vous aviez changé. Y'en a même qui l'ont regretté."

Puis nous avons parlé de pêche, de rivières, de truites ... Plusieurs Viognier ont accompagné cette discussion et puis, tout à coup Flapy m'a regardé et m'a dit:

"-Il faut que je vous raconte c'qui s'est passé. Vous savez, ils ont raison les gens d'ici, j'ai changé !!! Avant j'attrapais beaucoup, j'avais des commandes ... Mais bon !!.

Maintenant je le fais plus, il m'est arrivé une drôle d'histoire."

Il regarde à droite, à gauche, prend une grande inspiration et se lance:

"J'étais dans les gorges, vers le grand gour sous le pont du Diable. Une belle journée avec du soleil et des poissons qui mordaient bien. J'avais rempli ma gourde de ce petit Viognier, celui qu'on vient de goûter. Il vient des coteaux du Puy en Velay. C'est un ami qui le fait et je l'aime bien, parfois un peu trop, dit-il avec un grand sourire. Il faisait chaud et je m'étais assis le dos à la paroi pour me reprendre. Soudain j'ai vu ma truite, celle qui m'a porté chance. Elle était superbe, encore plus grande. Elle s'est approchée, m'a jeté à l'eau et m'a entrainé au fond du gour. Et là, des centaines de poissons m'entouraient. Il y avait là des truitelles de l'année qui frémissaient de peur. D'autres moins nombreuses, de taille respectable, se tenaient à distance. Je ne pouvais plus bouger !!!

Ma truite, la belle, est arrivée et j'ai compris que c'était la reine de ces lieux. Tous s'écartaient sur son passage. Elle s'est installée face à moi, elle était accompagnée par une borgne et une autre, le dos barré par une grande cicatrice.

"-Flapy, dit-elle, tu es ici parce que tu fais du tort à mon peuple. Nous allons te juger. Celui-ci, dit-elle en désignant le borgne, sera ton procureur l'autre ton avocat.

-Mais, mais ... qu'ai-je fait?

-Tais-toi et écoute."

Le procureur prit la parole:

"-Depuis des années Flapy court les rivières. Il utilise des instruments de torture pour nous attraper et ceux qui se font prendre ne sont jamais revenus. Quelques-uns, trop rares comme moi, en ont réchappé au prix parfois d'une vilaine cicatrice. Ses triples, ses cordes tendues hérissées de bas de ligne aux appâts multiples, ses filets ont fait des ravages. Nous sommes de moins en moins nombreuses et chaque fois que des pas résonnent sur la berge nous tremblons. Nous n'osons plus nous nourrir, ce n'est pas une vie !! La lutte est inégale !!

Pour une fois grâce à notre reine nous tenons enfin Flapy à notre merci.

Je demande au nom du peuple de la rivière qu'il y reste jusqu'à la fin des temps."

Et tous d'applaudir. Je n'en menais pas large, me dit Flapy.

La truite à la balafre s'avança:

"-Si j'ai accepté de défendre celui-ci c'est parce que je suis en vie grâce à lui. Sans son intervention jamais le héron qui m'avait prise ne m'aurait relâchée. Même si son geste n'était pas volontaire c'est lui qui m'a sauvée. Et puis Flapy a pris beaucoup d'entre nous mais il a toujours géré la rivière pour pouvoir y puiser, laissant sa chance à certaines d'entre nous. D'ailleurs notre reine lui doit beaucoup, elle aussi s'est fait prendre, mais il l'a relâchée. N'est-ce pas là la preuve qu'il est bon?"

Les truites se regardaient ne sachant quoi penser quand l'avocate reprit:

"-Aussi ma reine, donnez lui la parole et vous prendrez alors une décision que nul ne pourra contester."

Je commençais à comprendre ce que j'avais fait. Et j'ai expliqué aux truites que ma foi, c'est vrai que j'avais beaucoup braconné, mais que c'était pour vivre. Et puis, depuis que j'avais relâché leur reine je gardais moins de truites car j'avais pris plaisir à relâcher. Plus je parlais et plus je comprenais le mal que j'avais fait :

"-Je vous donne ma parole qu'à partir de ce jour, si j'en réchappe, je défendrai les rivières, les arbres, les insectes et tout ce qui est nécessaire à votre vie. Je suis pêcheur et je ne peux m'empêcher de pêcher mais je vous donne ma parole de n'utiliser qu'un hameçon sans ardillon pour pouvoir vous relâcher sans vous blesser. Et chaque fois que je prendrai l'une d'entre vous, je la relâcherai dans les meilleures conditions possibles après lui avoir fait la bise. Voilà, vous avez ma parole et vous savez que je la tiendrai."

Les truites se regardaient, alors la reine, ma belle, reprit la parole :

"-Flapy, je sais que tu es un homme bon. Tu as longtemps agit par méconnaissance et par nécessité. Aujourd'hui tu as appris et compris. Je te libère des flots et je te souhaite un bon retour sur terre."

"-Je me suis réveillé au milieu du gour, j'ai pu regagner la berge et je suis rentré tremper comme une soupe."

 Et Flapy m'a regardé droit dans les yeux :

"-Tu comprends maintenant pourquoi j'ai changé."

On s'est regardé un long moment sans mot, on a fini un dernier verre et on s'est serré la main comme deux vieux copains. De temps en temps je revois Flapy au bord de l'eau. Il pêche toujours mais n'a plus de panier et il passe beaucoup de temps à restaurer ici une berge, là une échelle à truites ...

 

Jean-Denis POUGET

 

Si certains éléments sont vrais, ceci n'est qu'une histoire née de l'esprit débordant d'imagination de l'auteur.    

 

Texte & photo: Jean-Denis      

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