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Fermeture 1er catégorie, 20 septembre 2020

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Publié par truitepassion.fr

L'histoire du pêcheur ( par Jean Denis Pouget)

"Le vieil homme et la truite".

Il s'était levé tôt. Oh!! pas beaucoup plus tôt que d'habitude, à son âge il ne dormait plus beaucoup. Machinalement il avait posé la main à coté de lui mais la place était vide. Cela faisait deux ans déjà qu'elle était partie... Elle lui manquait.

Lentement il s'était déplié, une vieille douleur au bas du dos, toujours présente, lui avait rappelé une vilaine chute dans sa jeunesse. Il avait mis en marche la cafetière, fait griller deux grandes tartines. L'odeur du pain grillé mêlée à celle du café réchauffait son cœur. Il s'était mis à rêvasser tout en remuant sa cuillère dans son bol. Il avait encore un peu de temps !!!

Puis il s'était rasé, il tenait à être présentable, comme pour un premier rendez-vous amoureux, les truites méritaient bien ça.
Dehors les brumes matinales habillaient les genêts de chèches vaporeux. Le ciel était dégagé et la journée s'annonçait belle.

Il rangea le beurre au frigo, sortit son casse-croute, une tranche de jambon dans un morceau de baguette et alla au garage se préparer. Il enfila son vieux pantalon de treillis et son tee shirt décat. Il se demanda combien de temps encore il ferait ces gestes et apprécia ce moment.

Son chest pack, sa canne et son wader étaient déjà dans une caisse prêts à être chargés dans la voiture. Il prit sa boite de mouches et ses vers. Sa boite de mouches c'était son père qui lui l'avait donnée il y a longtemps déjà. Plusieurs fois il l'avait perdue et retrouvée au bord des rivières. Il y tenait comme on tient à ses vieux rêves, juste pour le plaisir.
Il était prêt, aujourd'hui était un jour particulier, il allait pêcher la Dunière, aux Villettes. C'était son parcours préféré et il se dit que ce serait peut être la dernière fois qu'il s'y rendait car l'accès était difficile et la remontée fatigante.

Il partit, se laissa bercer par le ronron du moteur. Juste avant d'arriver, un chevreuil, surpris par le faisceau des phares s'est arrêté sur le goudron. Il le regarde, complètement hébété, puis dans un dernier bond rejoint la forêt.

A la sortie du hameau il prit le petit chemin de terre jusqu'au transformateur qu'EDF avait planté là. Il sortit de la voiture, l'air était frais, il attaqua la descente dans les gorges, elle était raide et malaisée mais il aimait cette sente que plus personne ne prenait. Avec l'âge cet accès devenait de plus en plus ardu mais c'était plus fort que lui, ici il se sentait bien, libre, sans soucis. La nature était accueillante et protectrice pour qui savait y musarder. Il arriva au bord de la rivière vers la conduite forcée. La fuite de la dernière fois avait été colmatée mais des traces de rouille tapissaient les vieilles pierres.
L'eau était claire, le niveau correct et le courant suffisant pour une partie de pêche. Un large sourire barra son visage, ses yeux brillaient, il savait déjà ce qu'il allait faire.

Il inspira une bolée d'air frais et se décida à rejoindre le grand gours, un peu plus aval. En s'approchant du lieu, il prit soin de s'éloigner de la rive pour ne pas effrayer d'éventuels poissons en poste. Il écarta les branches de sapin pour pénétrer sur la plage de sable et s'accroupit rapidement. A cet instant et seulement à cet instant, il prit le temps de scruter l'eau. Un courant puissant léchait la paroi en face et venait mourir en fin de pool vers le gros rocher immergé, il était à peine visible.

Il vit une ombre filer dans le courant, d'autres étaient là, immobiles ou presque, attendant qu'un insecte passe à portée de leur gueule. Elles étaient de sortie !!!!
Il monta sa canne, c'était un vieux modèle mais elle ne lui avait jamais fait défaut. Ici et là on devinait des cicatrices laissées sur un vernis d'excellente qualité, traces de vieux combats, chocs et autres griffures de branches...

Il fixa son moulinet, lui aussi avait déjà vécu, mais son Loxus il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Il faillit éclater de rire, ses yeux n'étaient plus aussi bons qu'avant et sa vue le trahissait parfois. La canne était prête. Il mit un ver de terre à l'hameçon et lança le tout trois-quarts amont. Ce geste, il l'avait répété des milliers de fois, c'était devenu un automatisme. C'était aussi cela la pêche, des gestes automatiques pour mieux se concentrer sur les sensations de la ligne.
Premier toc dans la canne, ferrage un peu tardif, la truite fit une belle chandelle hors de l'eau et fila se réfugier sous le rocher, ratée !!!

Ses gestes étaient plus lents bien que l'esprit soit toujours aussi prompt à saisir tous les détails de la rivière. Il regarda son ver ou ce qu'il en restait et changea l'esche. Il attendit un instant que tout ce remue ménage se calme, que les poissons enfin rassurés reprennent leur quête de nourriture.

Nouveau lancer, une coulée: rien….

A la cinquième tentative il lui sembla que son fil avait changé de direction. Nouveau ferrage, à l'instinct. Il en tenait une, il se redressa, releva très légèrement sa canne dont la courbure indiquait une belle truite. Deux minutes plus tard elle était à l'épuisette, immobile, attendant le bon vouloir du pêcheur. Elle devait faire 28 à 30 centimètres, c'était un beau poisson pour cette rivière.

Il la décrocha délicatement, la prit dans sa main et la remit à l'eau, lentement, pour lui laisser le temps de se ré-oxygéner. Et puis d'un coup de queue rageur la truite regagna son antre. La journée s'annonçait belle.
Il remonta la rivière, pêchant soigneusement chaque poste, il avait le temps et savourait chaque instant.

Les truites se laissaient prendre. Il avait l'impression de vivre un jour exceptionnel. Vers midi, ou du moins supposait-il qu'il était midi car il n'avait point de montre, il s'assit sur un rocher un peu au soleil pour réchauffer ses vieux os. Il mangea son casse croute, bu une gorgée d'eau.

Il se rappelait le temps où, avec son père, ils buvaient l'eau des rivières sans crainte. Ce temps était bien loin maintenant, les produits chimiques, les déchets divers ne le permettaient plus. L'eau devrait être un bien suffisamment rare et essentiel pour être protégé, mais la cupidité et la stupidité humaine en avaient décidé autrement.

Il chassa ces idées comme le vent les nuages, vérifia son appât et reparti en chasse. L'excitation le gagnait au fur et à mesure qu'il s'approchait de son coin préféré. Pas un trou immense non, plutôt un endroit discret que peu de pêcheurs pratiquaient. C'était à la sortie d'une petite gorge où autrefois un moulin fournissait la farine aux environs. Les ruines de cette bâtisse étaient envahies par les ronces et la mousse. Quelques arbustes avaient poussé parmi les pierres. L'eau venait frapper une grande muraille de granit, longeait la paroi pour arriver à un gros bloc planté au milieu de la rivière.

Le cours principal passait devant le rocher pendant qu'un petit courant s'échappait derrière pour déboucher dans un creux pas bien grand certes, mais assez profond. Des feuillus apportaient un ombrage rafraichissant et quelques blocs de pierre disséminés sur le fond offraient de nombreuses caches aux poissons.
Il y avait là une truite qu'il connaissait bien, cela faisait déjà plusieurs années qu'ils jouaient à cache cache.

La première fois qu'il l'avait attrapée c'était avec un petit ver bien rouge de son jardin. Elle n'était pas très grande à l'époque bien que maillée. Elle lui avait donné du fil à retordre, utilisant tous les obstacles de la rivière pour essayer de briser le fil. Mais que d'émotions quand il avait vu sa robe: un corps sombre, zébré et traversé par une ligne de points d'un rouge vif éclatant.

Il avait coupé un petit bout de la nageoire adipeuse de telle sorte qu'il puisse la reconnaitre. Régulièrement il l'avait touchée, parfois sortie ...

En 2012 elle ne s'était pas montrée et il avait cru qu'un autre l'avait gardée. Pourtant l'année suivante il l'avait à nouveau vue. Elle devenait d'une taille respectable pour cette rivière et le gours s'était peu à peu vidé de ses congénères.

Au début de l'été il avait aperçu une ombre plaquée contre la paroi et rares avaient été les moments où elle était venue prendre l'appât. Posée là elle semblait défier le pêcheur. Il avait enragé bien des fois.

Les arbres avaient gagné en épaisseur et semblaient la protéger. Il était devenu difficile de s'approcher du trou sans l'alerter. Mais pour cette fois il avait son idée, elle n'aurait pas l'occasion de le voir. Il avait décidé de traverser la rivière un peu aval, sacrifiant un autre coup, pour remonter en longeant la paroi. Il se servirait d'elle pour avoir un appui et ne pas faire de bruit. L'appât, ce serait une nymphe. Cela faisait quelques temps qu'il ne l'avait pas leurrée de la sorte. Pour cette occasion il l'avait montée lui même sur un hameçon de 18 très peu lesté, juste un tour de plomb et avait choisi sa plus belle plume de faisan. Elle était déjà sur le bas de ligne, du 10/100. Peut être un peu fin mais l'eau était claire et le poisson très malin.
Il lança d'un geste sur, juste sous la petite chute. Il laissa filer sa ligne légèrement tendue. Soudain un arrêt, son cœur s'emballa, instinctivement il ferra.. Rien!!!

Il crut qu'il s'était accroché au fond, puis un éclair fila dans l'eau….

La canne plia et offrit une résistance passive aux coups de force de la truite qui se servait du courant pour appuyer ses efforts. Soudain elle fit volte face pour rejoindre sa cache. Le pêcheur eut juste le temps de pencher sa canne à l'opposé pour dévier sa course. Elle partit alors en zig zag au milieu des blocs de pierre. Le fil flirtait dangereusement avec les arêtes rocheuses. Là encore quelque chose la tirait hors de la veine de courant.

Elle rassembla ses forces, prit son élan et fit une chandelle magnifique. Ce saut ne l'avait-il pas tiré d'un mauvais pas autrefois? Mais ce coup ci l'hameçon resta fiché dans sa gueule.

Lentement, inexorablement elle se sentit tirée vers le pêcheur qu'elle apercevait. Le fer de l'hameçon restait piqué dans sa gueule et celui qui tenait la canne était adroit. La truite se servit du courant pour reprendre un peu de fil. Elle était maintenant plaquée au fond contre la paroi, la fatigue grandissait mais elle ne voulait pas se rendre. Elle reprit un peu des forces et tenta un dernier saut.

Le vieil homme la vit soudain jaillir hors de l'eau. Elle était vraiment très belle. Le fil tendu dévia la course du poisson qui retomba sur un rocher. La ligne était devenue inerte, molle ...

Il sut que quelque chose d'important venait de se passer. Il posa sa canne, prit le nylon et, à grands gestes, ramena la truite à ses pieds. Elle ne bougeait plus, il comprit qu'elle était morte. Le dernier sursaut lui avait été fatal, il prit le poisson, ôta délicatement l'hameçon et le déposa sur la mousse.

Tout à coup sa joie de l'avoir prise fit place à une grande tristesse, il savait que ce risque était bien présent.

Il prit son mouchoir, un grand à carreaux, coupa quelques fougères pour offrir à sa belle un dernier voyage digne d'elle. Que faire d'autre !!!!
Il rangea son matériel, prit le chemin du retour, le pas un peu plus lent, un peu plus lourd. Dans sa tête tournaient des idées plus folles les unes que les autres. Un jour peut être ... lui aussi ferait une cabriole de trop ... et Saint Pierre serrait au bout du fil ...

Jean Denis Pouget 

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